Journal de bord – 035

Jour 118 – Samarkand à Tachkent

La soirée s’étire et s’étire encore. Nous profitons de notre dernière nuit avec une bonne partie du groupe de voyageurs rencontrés entre l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan. La nuit sera très courte, quatre heures seulement. Quand le réveil sonne, c’est le calme plat dans l’hostel. Le soleil se lève à peine. Nous bouclons les vélos, puis un dernier regard avant de prendre la direction de la gare centrale. Un peu de vélo pour nous réveiller, avant de nous retrouver à attendre notre train sur le quai. Il s’annonce, nous trouvons notre wagon, commençons à mettre nos bagages dans le train, puis voilà qu’une hôtesse nous dit que nos vélos ne peuvent pas monter, que nous et les sacs. A quoi peut-elle bien penser. Comme si nous allions laisser nos vélos sur le quai pour aller à la capitale. Insensé. Nous poussons pour mettre les vélos dans l’allée ou cela ne dérangera personne. Elle nous le refuse net et un homme ressort alors tous nos bagages aussi sec. Ahurissant. Kiki commence à s’échauffer, mais rien ni fait, la stupidité l’emportera ce matin. Kiki laisse alors voler des noms d’oiseaux quand les portes se ferment et que notre train part. Sans nous. Nous restons sur le quai. Une situation ubuesque. Le fait d’avoir peu dormi, de n’avoir pas manger et maintenant ça suffira pour que Kiki éclate complètement auprès du personnel se trouvant la, regardant la scène presque amuse que nous n’ayons pas pu partir alors que nous avions des billets nous permettant de monter avec nos vélos.

L’un des membres de la gare nous dit alors de le suivre pour monter dans un autre train qui part d’ici quelques minutes. Mais là, le chef de cabine refuse tout simplement de nous laisser monter. Rien de plus. Alors le personnel commence à chercher une solution pour nous mettre dans un autre train. On nous annonce 8h05, une grosse heure plus tard. Sûrement pour nous « calmer et rassurer » car nous sommes des touristes. Nous n’aurons un train que vers 9h30, un train lent et sans climatisation qui va mettre plus de quatre heures contre les deux que nous devions avoir à la base. O joie ultime. Le seul point positif de la matinée restera que l’on nous fera patienter dans le salon VIP où nous y trouvons sûrement le meilleur Wi-Fi de tout le pays. Un petit plus qui ne compensera pas vraiment ce début de journée catastrophique.

Quand la gare centrale de Tachkent est enfin en vue, nous soufflons. Kiki sera toujours un peu énervé, mais rien qui puisse entamer le vrai moral. Juste un petit contretemps qui n’empêche pas de continuer. Nous cherchons alors l’hostel que nous avions trouvé. Nous passons les portes et tombons alors sur un lieu plutôt jeune, branché et décoré dans tous les sens. Des peintures et tags ornent les murs, nous quittons complètement le style ouzbek pour se retrouver dans une capitale européenne. Nous posons les sacs, prenons une douche, puis partons en ville pour réaliser des photos d’identité pour le visa chinois. Premières impressions : la ville semble immense et vide en même temps. D’énormes immeubles de part et d’autre de larges voies de circulation. Nous sommes dimanche, la ville est quasiment déserte. Personne ne semble s’y promener à pied ou en voiture. Nous trouvons après plusieurs tours de pâtés de maison notre photographe qui se trouve dans un sous-sol. Sans l’aide d’un local, jamais nous n’aurions pu trouver. Voilà Kiki à enfiler une chemise dont la manche est trouée et à se faire tirer le portrait. En une dizaine de minutes, après plusieurs retouches photoshop, les planches de photos sont prêtes. Nous pouvons rentrer manger rapidement un bout et dormir comme des tombes alors même que 21h00 n’a pas encore sonné.

Jour 119 / 120 – Tachkent

Petit matin. Nous nous préparons après un frugal petit déjeuner à l’hostel. Le premier en Ouzbékistan qui est très « simple ». Mais qu’importe, nous l’avalons, vérifions si nous avons tous nos papiers, et partons à la recherche de l’ambassade chinoise. Une large propriété entourée de barbelés, quelques caméras, nous sommes au bon endroit. Devant les grilles, une vingtaine de personnes attendent déjà. Il est presque 10h00, nous nous disons que nous allons en avoir pour un moment. Kikinette s’engage vers la porte pour demander à un responsable si cela sert à quelque chose que nous attendions. Là, coup de chance énorme. Une ouzbek qui fait la queue parle français. Elle nous aide à nous faire comprendre. Cela semble possible de prime abord. L’homme nous demande nos passeports, une énorme lueur d’espoir dans nos yeux. Il regarde nos visas pour l’Ouzbékistan puis nous comprenons que c’est impossible. La fille nous dit alors que nous devons avoir au minimum un visa de six mois dans le pays. Damnation. Nous partons alors deux rues plus loin pour l’ambassade française afin d’obtenir quelques conseils. On nous dit de repasser dans l’après-midi car personne n’est disponible pour nous recevoir. Nous voilà à rentrer à l’hostel sous une grosse chaleur, la tête a penser à la suite des évènements.

Après quelques heures de repos et recherches, nous voilà de nouveau devant l’ambassade. Après un rapide contrôle, nous voilà à nouveau sur le territoire français. Une dame nous reçoit et nous apprend que nous aurions dû nous faire enregistrer auprès de l’ambassade après trois jours et remplir un papier stipulant que nous sommes bien sous la protection de la République française. Le document n’est pas obligatoire mais vivement conseillé. Nous voilà donc à remplir le document qu’elle ira faire signer par le Consul. Nous patientons au frais avant qu’elle et le Consul ne reviennent. Nous discutons alors un peu avec lui pour apprendre que nous n’avons pas beaucoup d’options. Nous pouvons tenter de prendre l’avion d’Almaty à Urumqi puis espérer avoir un visa là-bas, sinon voler jusqu’à Oulan-Bator. Les visas pour les cyclistes sont la plupart du temps rejeter pour traverser entre le Kazakhstan et la Mongolie à cause de la région que nous devons traverser. Une zone en conflit ou le gouvernement chinois déplacent des minorités. Charmant. Le Consul nous apprend aussi qu’à la sortie du territoire, nous pourrions être contrôle sur notre argent, et que nous devons garder nos reçus de banque. Oups. Nous le remercions alors avant de revenir à nouveau sur le sol ouzbek.

L’heure est à la discussion. Nous avons l’option de renvoyer nos passeports en France et de faire faire par une agence notre visa chinois. Mais il y a des risques : se faire refuser le visa car nous ne sommes pas en France, que le courrier n’arrive pas au retour, ou encore que les passeports soient confisqués à la douane. Nous avons la possibilité de prendre l’avion jusqu’en Mongolie, faire une boucle et tenter à nouveau le visa. Le prix des billets et l’incertitude ne nous convaincrons pas. Nous pouvons aussi passer un long mois au Kirghizstan puis voyager dans la région d’Almaty jusqu’à mi-septembre avant de partir en Corée du Sud, de continuer avec le Japon, Taïwan et reprendre le cours normal au Vietnam. Mais avec cette solution nous avons peur de nous lasser. Alors nous prenons la décision de rejoindre Douchanbe pour partir un mois sur la Pamir, puis continuer au Kirghizstan et prendre l’avion directement à Almaty sans visiter la région. Nous savons que nous n’avons pas pris l’option la plus facile, car nous partons sur une route à plus de 4000m, avec un passage à 4600m. Mais c’est un des plus beaux défis pour les cyclistes, avec à la clef des paysages à couper le souffle. Nous avons le temps, et nous le prendrons pour réussir ce challenge.

Nous utilisons le reste de la journée pour partir visiter Tachkent. Le faire à pied était mission impossible tant cette dernière s’étend sur plusieurs kilomètres. Alors c’est à vélo que nous parcourons les immenses avenues de la capitale. Tachkent ne ressemble en rien à tout ce que nous avons pu voir en Ouzbékistan. Nous ressentons ici un mixte entre l’influence des grandes capitales européennes et la mère patrie la Russie. L’architecture ainsi que les vastes rues sont plus du fait du dernier. La publicité pour les grandes marques comme Coca-Cola ou Pepsi, ou encore certaines franchises sont de la première. C’est un mixte intéressant qui crée une ville qui « respire ». Rien n’est entassé, plusieurs grands parcs et espaces verts jalonnent le centre-ville… Mais cela donne plus l’impression d’une ville sans véritable âme. Un sentiment de vide. Nous en faisons le tour, prenons quelques photos, et nous disons que nous ne pourrions pas rester bien longtemps dans Tachkent.

Au passage, nous passons à la poste centrale pour voir si notre colis est bien arrivé. Ce dernier avait disparu des radars, personne ne sachant où il était après avoir pris l’avion en France. Au final, il ne nous aura fallu qu’une quinzaine de minutes pour l’avoir et repartir soulagé. Nous l’ouvrons à l’hostel, comme un nouveau cadeau de Noël. De la nourriture, quelques vêtements, un peu de matériel, des médicaments, tout pour nous satisfaire pour la suite. Nous restons une deuxième journée à Tachkent pour y faire quelques papiers en attendant d’avoir notre visa pour la Tadjikistan. Celui-ci ne prend pas plus d’une journée, et nous avons juste besoin de l’imprimer nous-même. Que c’est bien quand un pays comprend l’intérêt d’avoir facilement des touristes sur son territoire et ne complique pas l’obtention de son visa. Nous profitons de cette deuxième journée pour vérifier nos sacs, ranger un peu son contenu et jeter quelques objets qui ne nous servent pas. Nous ne sortons qu’au soir venu pour aller fêter notre dernier soir en Ouzbékistan. Et cela sera en mangeant dans un restaurant italien plutôt bon que nous le ferons faute d’en trouver un traditionnel. Il faut dire qu’à Samarkand, nous avions bien mangé local pendant plusieurs jours. Nous voilà à nouveau à tourner la page d’un pays pour cette fois-ci nous embarquer dans l’inconnu.

Jour 121 – Tachkent à Khodjent

L’hostel avait tout pour être un endroit de vie, mais nous n’y trouverons pas la même chaleur que dans tous les autres où nous sommes restés en Ouzbékistan. Nous y rencontrons tout de même deux autres cyclistes au petit déjeuner avant de partir. Un turc d’une cinquantaine d’années qui va faire un tour en Ouzbékistan avant d’attaquer la Pamir lui aussi d’ici là fin du mois, et une canadienne qui vient juste de la finir. Nous discutons rapidement, car nous devons partir tôt, la journée allant être longue. Nous partons pour le Sud de Tachkent, dans l’une des gares routières où nous devons trouver un taxi pour aller jusqu’à la frontière. Un premier est enthousiaste à vouloir nous prendre, mais quand il essaye de mettre un vélo dans le coffre il déchante vite. Nous attendons et un autre arrive alors avec les barres de toit. Bingo, c’est lui qui nous conduira en un peu plus d’une heure à la frontière. A peine avons nous poser le pied par terre, que trois personnes nous assaillent déjà pour nous demander si nous voulons changer. Les habitudes ont la vie dure ici.

Voilà le moment de vérité pour nous. Le passage pour sortir de l’Ouzbékistan. Sur les forums, notre check point est décrit comme celui où les contrôles sont les plus importants et stricts. Entre le drone qui se trouve au fond d’un sac et notre problème de différence d’argent, nous sommes bons. Un officier nous tend un papier à remplir. Le même qu’à notre entrée pour y décrire ce que nous avons. Pour être honnête, Kiki marque qu’il a plus de dollars qu’en entrant. Au moment de rendre les papiers, l’officier rature la somme et demande à Kiki de remplir un nouveau en y faisant apparaître la même somme de dollars qu’à l’entrée. Ouf, nous semblons passer au bon moment. Les bagages passent alors au détecteur et un autre officier nous demande de les ouvrir. Petite sueur froide. Mais comme le premier, il regarde rapidement un sac, puis nous souhaite la bonne journée. Nous devions avoir des bonnes têtes aujourd’hui. Le temps d’avoir notre tampon de sortie, et nous nous dirigeons dans le no man’s land avec le Tadjikistan. Un jeune officier nous fait patienter une dizaine de minutes aux grilles avant d’avoir un nouveau visa sur nos passeports. Welcome Tadjikistan.

Le soleil tape fort quand nous sortons de la zone de contrôle. Nous décidons de prendre une pause dans une petite cabane avec un signe « duty free ». A l’intérieur, un homme nous accueille et fait visiter les cuisines à Kiki pour qu’il choisisse notre repas. Une sorte de soupe avec du riz, des légumes et un peu de viande. Un véritable régal. Comme la pause que nous prenons juste après sous les arbres en attendant que le soleil descende un peu. Là, une dizaine de personnes attendent aussi à l’abri du soleil. La moitié fait du change, mais aucun ne nous embêtera avec ça après que nous ayons dis non une première fois. A la place, ils sont curieux de nous voir avec nos vélos, nous posent quelques questions, puis la plupart viennent les « inspecter ». Touchant ici le guidon, là le pneu, ou regardant tous les drapeaux accrochés aux sacoches de Kiki.

Nous décidons de les quitter après une bonne heure pour nous mettre en selle. Soixante-dix kilomètres nous séparent de la ville où nous devons prendre notre prochain taxi pour Douchanbe. Le plan initial était de dormir sous la tente à quelques kilomètres de la ville. Mais le soleil aura raison de nous et de nos réserves d’eau, nous empêchant de camper. Sur la route, aucun point d’eau, et aucun petit market. Nous passons bien devant quelques pompes devant des maisons, mais après avoir testé, l’eau dans nos bouteilles était un peu verte. Nous préférons passer pour cette fois. Si les montagnes se dessinent au loin au début, elles ne feront que nous entourer dans la deuxième partie du voyage. Nous devons nous y habituer, car dans quelques jours, nous y vivrons pour un bon moment. Tout du long, des champs, la plupart du temps des pastèques bien grosses et bien juteuses qui nous font envie. Mais nous nous contentons de nos fruits secs et notre eau chaude. Dans la première ville après la frontière, à quelques kilomètres seulement, nous y découvrons un nombre impressionnant de stations-service, plus d’une vingtaine pour une toute petite ville. Intéressant. Le paysage nous plaît, surtout quand nous arrivons en haute d’une côte. Une vue splendide sur les montagnes et la ville en contrebas. Nos gourdes sont bien vides quand nous arrivons devant un hôtel. Nous sommes fatigués, alors même si le prix est élevé, nous le prenons, en nous disant que cela sera notre dernier avant Och très certainement. Le meilleur bain de toute notre vie qui nous décapera autant qu’il nous reposera à tour de rôle.

 

Jour 122 – Khodjent à Douchanbé

Nous savourons chaque minute de notre dernière nuit dans un relatif confort. Sortir du lit ne sera pas facile ce matin-là. Mais après un copieux petit-déjeuner, nous partons à la recherche d’un transport pour nous convoyer jusqu’à la capitale. Le personnel de l’hôtel avait réussi tant bien que mal a nous expliqué où se trouvait la station de bus pour Douchanbé. Une fois arrivée, place à la négociation. Comme la plupart du temps dans les derniers pays que nous traversons, nous n’aurons pas le « choix » entre plusieurs taxis pour négocier les prix. Il n’y en a qu’un seul, et ne pas le prendre revient à ne pas pouvoir en prendre un autre. Alors après une dizaine de minutes, nous arrivons enfin à un accord plus ou moins satisfaisant. Voilà notre chauffeur à empiler nos sacoches sur le toit de son 4×4, avant d’y ajouter par-dessus nos deux vélos. Il lui faudra un bon moment pour réussir l’opération de ficelage, mais vers 9h10, nous « partons »… pour juste sortir de la station d’autobus et se garer dehors. Notre conducteur part à la recherche d’autres clients pour remplir sa voiture. Il lui faut un peu plus d’une demi-heure pour trouver quatre autres personnes désirant elles-aussi se rendre à la capitale ce matin. Nous voilà projeté à l’arrière du véhicule où la place pour les jambes est quasi inexistante. Le trajet va être bien long et inconfortable dans cette position.

Pour faire les 350km séparant les deux villes, nous mettons presque sept heures. Il faut dire que nous nous arrêtons une première fois pendant une bonne heure et demi pour faire une pause repas. Pensant qu’il s’agissait d’un arrêt rapide, nous ne mangeons que quelques gâteaux, attendant à l’ombre d’un garage. Mais non, notre chauffeur en avait décidé autrement. Alors nous voyons toutes les voitures arriver et partir avant nous sur le parking du restaurant. Quand enfin il décide à repartir, nous pensons que nous allions rouler pour de bon. Mais une trentaine de kilomètres plus loin, la police arrête tous les véhicules et les oblige à s’arrêter. Nous voilà à attendre sous une grosse chaleur pendant une heure que la route ouvre à nouveau. Aucune information n’est donnée, et nous sommes une trentaine de véhicules à attendre. Dans le lot, nous reconnaissons des voitures qui étaient au même restaurant que nous. La route est donc fermée depuis un très long moment. Puis à un moment, sans crier garde, un homme mugit et tout le monde commence à courir vers les voitures. Emportés par le mouvement, nous courrons aussi vers la nôtre. Un spectacle ahurissant. Comme si nous étions au départ des 24h du Mans. Les voitures démarrant au quart de tour, se fichant complètement si il y a d’autres personnes sur la route, et appuyant sur l’accélérateur quitte à le faire hurler. Notre chauffeur qui jusque-là pouvait conduire à bonne allure, se retrouve comme un enfant de cœur par rapport à la moitié des autres véhicules. Si nous pensions en avoir fini avec les arrêts impromptus, c’était avoir beaucoup d’espoir, car une heure plus tard, rebelote. Un attroupement de voitures et un camion barrant la route sans véritable raison. Ce n’est qu’au bout d’une vingtaine de minutes, de l’arrivée de la police, qu’enfin un autre signal de départ est donné. Nous voilà à contourner le camion par le bas-côté très facilement, une voiture après l’autre. Nous ne comprenons donc pas pourquoi nous étions coincés ici encore une fois.

Dans la voiture, nous sommes sept dont notre chauffeur. Dans les passagers, deux hommes ayant la trentaine, un homme approchant plus la soixantaine et une femme d’un certain âge. Si jusqu’à la pause du midi, la voiture était totalement silencieuse, l’après-midi a été beaucoup plus agité en conversation. Notre vieil homme à l’avant de la voiture semblait avoir besoin de parler, de beaucoup parler. Il a presque monopolisé la parole. Nous ne saisissons par la teneur de toutes les discussions, mais au fil de leurs échanges nous comprenons qu’ils parlent politique. Notre vieil homme semblant être un grand fan de la Mère Patrie la Russie et de Poutine, tandis qu’à l’arrière, les hommes ne sont pas toujours du même avis que lui. Cette discussion politique dure un bon moment avant que cela ne passe sur l’Ouzbékistan et sur l’Europe. La politique sera toujours un sujet intéressant à étudier dans toutes les cultures, mais le résultat sera toujours le même : personne ne veut écouter l’avis de l’autre et tout le monde tente de se convaincre à ses idées sans avoir de véritable débat ouvert. Nous nous amusons à l’arrière du véhicule de voir la tournure de ces conversations, et surtout de la gestuelle de notre vieil homme. Ce dernier adore toucher ou tapoter l’épaule du conducteur pour bien lui signifier qu’il lui parle ou qu’il dit quelque chose d’intéressant. De même, lorsqu’il s’aventure sur le chemin du comique, pour être sûr qu’il ne soit pas le seul à rire à ses blagues, il tend alors la main à l’une des personnes dans son champs de vision pour la serrer et rire de concert avec elle. Nous rigolons bien en nous disant que ses tapotements répétitifs et incessants doivent énerver notre « aimable » conducteur. Ce dernier a même voulu nous faire une « blague » pour touriste en nous déposant à une dizaine de kilomètres de la ville, juste avant une petite montée, nous disant que c’était à deux kilomètres. Il n’avait surement pas du comprendre que si nous venions à Douchanbé, nous partions sur la Pamir, et de facto, une montée n’allait pas nous embêter.

Pendant toute la journée, notre regard se porte au-delà des fenêtres. D’abord dans les plaines tadjikes qui entourent Khodjent. Une verdure importante, portée par les vastes rizières qui composent la majorité du paysage. Puis, les montagnes nous apportent leur lot de variation de couleurs. Tantôt le sable les recouvre d’une mince couche. Tantôt la végétation reprend ses droits graduellement. Nous sommes scotchés par tant de beauté, par tant de grandeur. Autour de nous, les montagnes se forment, nous dévoilant leurs pics parfois enneigés. Nous essayons d’évaluer leurs hauteurs pour s’imaginer ce que nous pourrons découvrir prochainement. Une petite rivière cours le long de la route. Avec les hautes montagnes, Kiki se revoit enfant à jouer dans l’arrière-pays. Nous sinuons dans ce décor, presque seuls sur la route. Nous passons alors une région complètement aride, où la roche est maitresse, dessinant ses atouts dans des lignes sauvages. Puis un long tunnel plus loin, l’extrême opposé. Le vert remplace l’ocre, la pierre a laissé place aux arbres. Nous contemplons admiratif par l’arrière de la voiture ce spectacle assez unique, comme si nous avions fait à nouveau un bond dans un autre pays. Et nous voilà déjà dans les derniers kilomètres avant d’arriver à Douchanbé. Tous les 100 mètres, un militaire ou un policier longeant la route. Nous voyons les belles résidences qui longent la rivière et nous disons qu’ils ne lésinent pas avec la sécurité ici. Nous apprenons plus tard qu’en fait, le Président du Pakistan est en visite officielle, d’où l’important système de sécurité. Dommage, nous pensions vraiment que la sécurité au quotidien était encore plus importante qu’à Monaco.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que nous arrivons enfin devant une porte bleue. Surement la porte bleue qui renferme le plus grand trésor du Tadjikistan depuis plus de quatre ans maintenant. Une petite sonnette, un homme nous ouvre, et nous voilà accueilli par d’autres cyclistes présents sur place. Nous sommes définitivement bien arrivés chez Véro. Ici, c’est un peu l’oasis de la Pamir, aussi bien pour ceux qui la terminent que pour ceux qui vont l’entamer. Une grande maison et un beau jardin que Véronique « ouvre » à tous les cyclistes. Nous voilà donc neuf cyclistes à partager la pelouse avec nos tentes et un délicieux repas préparé par l’un d’eux. Un accueil parfait pour conclure la journée.

Jour 123 /124 / 125 – Douchanbé

Bienvenu au paradis. Cette maison est bien plus qu’un simple toit, elle est créatrice de liens. Un lieu qui a ouvert ses portes aux cyclistes de tous horizons traversant le Tadjikistan. Un lieu de repos avant d’entamer la Pamir. Un lieu pour se ressourcer après avoir terminé la Pamir. Une maison conviviale, chaleureuse et humaine pour partager des instants de vie. Un petit coin de verdure pour échanger ses aventures et anecdotes. Un havre de paix et de rire pour tous les voyageurs. Voilà comment nous pouvons décrire la maison de Véro. Voilà comment Véro a imaginé son foyer depuis plus de quatre ans. Voilà comment tout le monde en parle. Cela fait maintenant dix-sept ans que Véro est partie de France, travaillant au quatre coins du monde. D’abord dans des ONG, pour être maintenant rattachée à la Représentation Européenne. Mais le 20 juillet prochain, l’aventure tadjike prendra fin pour elle, retour en France. Les portes de Douchanbé se fermeront alors, laissant un grand vide pour les cyclistes. Nous nous estimons chanceux que nos chemins se soient croisés par le hasard de nos changements de plans. Véro est une mine d’informations quand il s’agit de parler des montagnes de la Pamir, des différentes routes et de tous les points d’intérêts à ne pas manquer. Elle peut nous en parler des heures, et nous pouvons l’écouter, avides de connaissance, pour nous préparer au mieux au challenge qui nous attend.

Ici, c’est un peu l’auberge tadjike, sauf que nous avons des gardes qui sont là pour nous faire entrer et sortir de la propriété. Dès que la sonnette retentie, nous regardons toujours en direction de la porte, pour voir si un nouveau cycliste vient d’arriver. Il faut dire que Véro accueille énormément de monde. Une année, à cause de la fermeture momentanée de la route, ils étaient vingt-trois cyclistes. Là, nous sommes neuf le premier jour, puis douze, puis dix, pour terminer à neuf à la veille de notre départ. Et dans les jours à venir, une dizaine d’autres cyclistes devraient arriver à leur tour. Tous les jours à son lot de nouveautés. Nous rencontrons un couple de Français, Bastien et Alexine, partis voilà plus de deux ans et demi depuis le Canada pour revenir en France. Le même parcours que nous voulons faire dans l’autre sens. Ils évoluent ensemble sur un tandem et nous racontent leurs nombreuses aventures. Bastien travaillait dans un magasin de vélo avant, alors ici, chez Véro, il est un peu le sauveur de tous les cyclistes du moment, aidant à réparer les petits soucis et donnant des conseils. Il y a aussi Jenny et René, un couple d’allemands, sur la route depuis plusieurs mois, finissant eux aussi la Pamir et se dirigeant vers l’Ouest. Ils se sont rencontrés sur les routes voilà un moment grâce à Warmshower, l’un accueillant l’autre, et la magie du cyclisme conciliant les deux. Dans quelques semaines, elle reviendra peut-être à Douchanbé pour y travailler pendant deux ans et ils deviendront alors la nouvelle petite oasis des cyclistes. Puis Lisi et Torsten, deux autres allemands, qui voyagent depuis plus de deux ans, et qui eux aussi rentrent vers l’Allemagne maintenant. Enfin, petit à petit, nous retrouvons les autres cyclistes que nous avons pu croiser en Ouzbékistan, arrivant au compte-goutte : Baris, Jack, Eliott, Jonathan, Péris.

La vie s’organise assez facilement. Etre aussi nombreux pourrait paraitre compliqué, mais au final, chacun se met à la tâche. Que cela soit pour faire à manger, pour nettoyer, ranger, faire les courses, c’est chacun à son tour que nous le faisons pour que la maison reste toujours impeccable malgré le grand nombre de personnes qui vont et viennent chaque jour. Les repas se font tous ensemble, et que cela soit pour le petit-déjeuner, le déjeuner ou le diner, une personne différente propose sa recette pour régaler les papilles de tous. Un vrai bonheur auquel Kiki n’a pas pu s’empêcher de succomber en préparant un diner, tandis que Kikinette s’est mise aux fourneaux pour une tournée de crêpes et d’omelettes au petit matin. Nous mangeons bien, nous rigolons bien, la vie est agréable. En partir est une idée assez difficile. Il faut dire que la chaleur accablante ne nous pousse pas vraiment à partir explorer la capitale pour y faire un reportage photos. Kiki s’engagera quand même dans les longues avenues pour y acheter une carte sim, retirer de la monnaie locale, faire quelques courses et surtout trouver des pièces pour les vélos. La Pamir n’étant pas une route parfaite, il devenait indispensable d’envisager une nouvelle solution pour soutenir les porte-bagages avant pour éviter qu’ils ne se cassent tous les jours. Kiki passera ainsi plusieurs heures à démonter et remonter les vélos pour les préparer aux chocs à venir. Pendant le reste du temps, nous nous reposons avec tout le monde à l’intérieur de la maison, discutant, regardant des films, préparant la nourriture, ou planifiant la suite de l’aventure.

Nous sommes à Douchanbé. Dans un petit paradis sur Terre. Ressourcés et plus que jamais prêts. Devant nous, l’inconnu. Voilà plusieurs jours que nous en parlons. Il est dur de tenir en place. Mais maintenant, la Pamir nous tend les bras. A nous de la saisir.

 


Data depuis le début 

  • Kilomètres parcourus : 4 696,58
  • Temps de déplacement : 278h41m21s
  • Altitude : 30 428+ / 29 711-
  • Calories dépensées par personne : 139  699

 

Par | 2017-07-09T15:11:29+00:00 juillet 15th, 2017|Tadjikistan|1 Comment

Un commentaire

  1. Jean Jacques ERNANDORENA 17 juillet 2017 à 8 h 00 min - Répondre

    Bonjour à tous les,2,

    Rien ne sert de s’énerver Kiki tout va bien !!! LOL
    Que de surprises pour quitter un pays
    Heureusement Véro est là pout tout arranger.
    Bon courage
    Jean Jacques

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