Journal de bord – 036

Jour 126 /127 – Douchanbé

Il aurait été bien trop facile de partir comme cela. Nous n’en avions pas fini avec notre petit paradis sur Terre. Pendant toute la nuit, Kikinette va être malade, la première fois depuis notre départ voilà plus de quatre mois. Il fallait bien que cela arrive. Et heureusement pour nous, nous sommes encore chez Véro. Quel meilleur endroit pour pouvoir se remettre en selle et se reposer. Quand au petit matin, tout le monde voit Kiki en train de préparer des crêpes, ils comprennent bien vite que nous allons prolonger notre séjour. Alors Kikinette va se reposer la plupart du temps, quand Kiki de son côté va enfin décider à s’occuper des vélos. Il faut dire qu’à force de voir tous les autres cyclistes nettoyer entièrement leurs montures, il fallait bien que cela arrive pour nous aussi. Alors pendant toute une journée, le voilà à démonter, astiquer et vérifier chaque pièce pour être sûr d’avoir un équipement en forme avant les épreuves à venir.

Chez Véro, la vie continue de s’organiser comme dans une immense colocation. Jour après jour, le nombre de cyclistes ne cesse d’augmenter, si bien que le dernier jour, nous voilà plus de 23 à table. Heureusement que les cuistots d’un soir prévoient à chaque fois en grande quantité, dans l’optique qu’il puisse toujours y avoir des invités de dernières minutes. Le jardin de Véro est devenu un véritable camp. Partout des tentes, plus ou moins grandes, occupent tout l’espace disponible. Les vélos eux s’alignent contre le mur, où s’amoncèlent aussi des tas de bagages. Les cyclistes forment une grande famille. Alors à la « veille » du départ de Véro de Douchanbé, Lisi nous propose une idée. Réaliser une vidéo de remerciements en essayant de contacter le maximum de personnes qui ont eu eux aussi la chance de connaitre ce petit coin de bonheur. Nous contactons en une journée un peu plus de 150 cyclistes, via Wharmshowers, Facebook ou emails glanés ici et là. Dans le même temps, nous tournons une vidéo avec le drone dans le jardin. Vélos couchés dans l’herbe, nous voilà allongés sur le sol à prendre la pose avec une pancarte « Somehow we can’t seem to leave ». Oui, il est très difficile de quitter cet endroit, tant l’atmosphère est agréable. Mais nous devons nous y résoudre au final. Après deux jours de repos, nous sommes enfin prêts.

Jour 128 à 135 – Douchanbé à Khorog

Rien ne nous prépare vraiment à ce que nous allons vivre. Rien ne se planifie vraiment. Si la route du Sud semblait être une bonne entrée en la matière pour nous rendre sur la Pamir, nous avons dû changer nos plans. Deux importants glissements de terrain se sont produits coups sur coups en quelques jours, empêchant toute circulation pendant deux à trois semaines par cette voie. Si le premier n’a causé que des dommages matériels, le deuxième, provenant du côté afghan, a emporté avec lui un village entier et tous ses habitants. Des tragédies qui semblent être le lot de cette région dès que la fonte des neiges et les fortes chaleurs commencent. Un avertissement de la nature dans cet environnement hostile et montagneux. Et si nous pensions être « en sécurité » dans la partie Nord, c’était sans compter qu’un jour après notre départ de Douchanbé, un glissement de terrain est survenu lui aussi sur la route du Nord, emportant avec lui un morceau de route et deux personnes dans une voiture. Nous étions à plus de 100km de la capitale quand l’information nous est parvenue. Alors nous n’avions d’autre choix que de continuer notre chemin et d’être prudents, en espérant qu’il soit possible de passer par une traverse avec nos vélos.

Régulièrement, Véro nous avait prévenu que la route que nous empruntions pouvait fermer pendant plusieurs heures, voire jours, à cause d’accidents ou de glissements de terrain. Mais ici au Tadjikistan, des « moyens » ont été mis en place pour permettre le rétablissement plus ou moins rapide des voies de communication terrestre. Il faut dire que cette route est le seul moyen de se rendre vers Khorog, alors pour éviter l’enclavement de la moitié du pays, des tractopelles et autres engins motorisés sont disposés à intervalle régulier dans les villages pour permettre une action plus ou moins rapide. Celle-ci consistant la plupart du temps à déblayer la route des gravas ou des débris. Dans notre cas, la route principale s’étant totalement effondrée dans la rivière, c’est une nouvelle route qui a été créée en une journée en creusant un peu plus loin pour permettre tant bien que mal aux véhicules de passer. Pour nous, il s’agissait encore d’une pente bien raide où s’entassaient d’énormes cailloux, nous obligeant à pousser comme des forcenés avec l’aide des travailleurs présents. Mais la circulation avait reprise, permettant aux camions et voitures de continuer leur chemin vers Khorog.

La route du Nord est généralement très calme, avec un trafic quasi inexistant. Mais la fermeture prolongée de la route du Sud a changé la donne. Nous nous retrouvons avec tous ceux qui ne peuvent attendre la réouverture, principalement des taxis partagés, des touristes, et quelques camions intrépides. La route, si nous pouvons la nommer ainsi, change constamment. Parfois nous avons une bande d’asphalte pas trop défoncée pour rouler dessus, parfois nous nous retrouvons sur de la terre, parfois encore nous évoluons sur des bandes de sable et de cailloux, parfois encore pour notre plus grand malheur sur des tas de cailloux disparates. Dans tous les cas, nous slalomons. Une fois à droite, une fois à gauche, rarement en ligne droite. Mais ici, personne ne semble se soucier que nous ne nous trouvions pas totalement à droite, les conducteurs comprennent la plupart du temps que nous cherchons quelque chose de stable pour avancer. Cela n’empêche en aucun cas les pneus des véhicules de nous arroser de poussière dès qu’ils sont à notre hauteur. Un véritable délice constant qui nous oblige à nous arrêter de respirer ou à tenter (en vain) de regarder ailleurs dans l’espoir de ne pas la recevoir en pleine figure.

Si pour nous, nous trouvons déjà que rouler n’est pas une chose aisée alors que nous pouvons éviter la plupart du temps les trous et autres déformations de la route, nous avons de l’admiration envers les conducteurs. Nous pouvons les appeler les véhicules de l’extrême. Si une grande partie du parc automobile qui circule est composée de 4×4, d’autres n’ont pas les mêmes chances. De la Lada, à l’Espace, en passant par des voitures familiales, certains automobilistes ont pour nous une confiance absolue dans leurs amortisseurs. Quand nous entendons parfois les chocs, nous nous demandons comment il n’y a pas plus de voitures sur le bas-côté gisant avec de la fumée sortant du moteur. Mais le plus impressionnant pour nous reste le chargement des voitures. Pleines à craquées. Aussi bien dans le coffre que sur le toit, tout est entassé pour pouvoir transporter le maximum d’objets et de nourriture. Oui, de nourriture, car la plupart du temps, les gens aiment avoir leur pastèque avec eux. Peut-être que pour avoir un meilleur goût, la pastèque doit parcourir 500km dans une voiture, à subir des chocs, pendant presque une journée. Une journée complète,  environ 15 à 18 heures, c’est bien le temps qu’il faut pour rallier Douchanbé à Khorog en voiture par la route du Nord. Une véritable expédition à laquelle nous préférons largement nos huit jours de vélo !

Jours après jours, nos vélos sont soumis à rude épreuve. Ils passent tous les tests possibles et inimaginables dû à l’état des routes. Les derniers changements sur nos portes bagages avant portent leurs fruits. Malgré les importantes vibrations que nous subissons, ils résistent vigoureusement. Nous sommes soulagés de ne plus avoir besoin de nous soucier d’eux à chaque fois que nous roulons sur une pierre de peur qu’ils lâchent dans l’effort. L’effort lui est quotidien. Réaliser une route droite et plate n’était pas un objectif premier des russes quand ils ont construit la M41. A la place, nous avons le droit à des vallées incessantes. Nous grimpons quelques kilomètres, pour en redescendre un peu moins de l’autre côté. Il nous faut alors doser pour ne pas s’épuiser, et pouvoir reprendre des forces dès qu’une petite descente pointe le bout de son nez. C’est une épreuve constante qui nous pousse à trouver une force nouvelle. Surtout quand la pluie entre dans la partie pour s’amuser avec nous, et avec la terre… pour la transformer en une boue affreuse qui nous empêche d’avancer, qui nous cloue sur place. La plus grosse épreuve pour nous dans toute cette partie Nord, qui ne nous freinera pas dans notre ascension de notre premier 3251.

Une fois en haut de ce premier col, nous pouvons enfin souffler. Le « plus dur » est derrière nous. Nous pouvons admirer le travail accompli et surtout le paysage. Depuis notre départ, nous baignons dans un décor montagneux. Un décor qui vous fait oublier rapidement la civilisation malgré le fait de passer régulièrement dans de petits villages. La nature nous entoure, et nous pouvons y oublier tout ce que nous connaissions. Notre regard s’y perd plus d’une fois. Pourrions-nous grimper en haut de cette montagne ? Et en haut de celle-là ? Que pourrions-nous y voir derrière une fois à son sommet… L’intrigue permet à l’imagination de s’envoler et de nous libérer. En haut du col de la route Nord, nous avons notre réponse. Il y a l’Afghanistan de l’autre côté. Un pays qui fait trembler rien qu’à son évocation, un pays si lointain et dangereux dans nos médias, un pays que nous pouvons presque tenir dans le creux de la main aujourd’hui. Nous le contemplons pendant que nous descendons vers Khorog, ce petit bout d’Afghanistan perdu bien loin de l’agitation. D’un côté, une énorme chaine montagneuse, de l’autre, la rivière Panj. Deux remparts naturels qui placent les villages afghans que nous croisons totalement en dehors du temps. Une simple route de terre permet une « communication » entre eux. Les déplacements sont rares, nous n’apercevons que quelques voitures chaque jour, parfois un camion, de temps à autre une moto, mais rarement plus. La vie s’effectue dans un cercle fermé, autour du village. Les maisons de pierres et de terre se concentrent au centre, laissant une grande place aux différentes cultures et pâturages qui s’étalent autour, épousant le dénivelé de la montagne. Nous sommes intrigués. Nous sommes fascinés. Nous savons qu’il est possible de s’y rendre facilement. Mais notre curiosité en restera là, à observer de loin ce peuple et son mode de vie.

Nous resterons du côté tadjik, avec les enfants qui nous tendent la main et les adultes qui nous saluent. La grande capitale qu’est Douchanbé n’a rien à voir avec le reste du pays que nous traversons. Si tout le confort et les loisirs semblent confinés en un seul endroit, les villages que nous traversons sont bien plus simple, avec le strict minimum. Parfois nous y trouvons un petit market afin de nous réapprovisionner en denrées de base. Notre joie est palpable lorsqu’un frigo apparait avec des yaourts frais qui nous motiverons le lendemain matin au petit-déjeuner. Parfois, il y a une source où nous pouvons remplir nos gourdes et prendre le temps de la filtrer à l’ombre d’un arbre. Souvent dans cette partie du parcours, nous y trouvons au moins un topchan par village. Sa simple vision nous indique que nous pouvons y trouver une famille qui pourra nous faire à manger, et pourquoi pas nous permettre de poser notre tente à côté la nuit venue. La population est d’une extrême gentillesse, toujours là pour nous aider ou pour discuter un brin avec nous. Une porte d’entrée vers la Pamir qui nous confirme la bonne décision que nous avons pris de diriger nos pas dans ces contrées montagneuses.

Jour 136 / 137 / 138 – Khorog

Perchés sur les hauteurs de la ville, la Pamir Lodge est un peu le lieu de rassemblement de tous les voyageurs s’aventurant dans les beautés du Tadjikistan. Avec un sac à dos, un vélo, une moto ou une voiture, tout ce petit monde vient ici se reposer. L’énorme bâtiment nous fait penser à une grande colonie de vacances. Dehors, des topchans pour s’y reposer à l’ombre des arbres. Une petite véranda longe la dizaine de chambres pour deux ou trois personnes. Là, des grands tapis pour s’y allonger, travailler, bouquiner, ou juste discuter avec les autres voyageurs. Au premier étage les tentes s’alignent sur une grande terrasse couverte, tandis qu’à l’étage suivant se trouve un immense dortoir commun. Nous y prenons l’une des chambres pour nous reposer comme il se doit. Du moins, nous le pensions, avant de passer la première nuit sur des matelas plus fins que les nôtres posés sur des planches de bois. Une nouvelle version de la literie premium. Nous ne devions rester que trois nuits, mais des problèmes de vélo pour Kiki nous poussent à prolonger d’une nuit supplémentaire. Une journée de plus à l’ombre à nous reposer avant d’entamer la grande traversée.

Le vélo de Kiki est un peu une sorte de poupée russe. Quand il finit de réparer un endroit, un autre problème survient. En nettoyant les vélos, Kiki se rend compte qu’un nouveau rayon à l’arrière vient de lâcher. Alors le voilà à démonter toute la roue arrière pour en remettre un. Quand tout est en place, c’est le dérailleur avant qui fait alors des siennes, ne voulant plus passer les plateaux. En regardant de plus près, le câble est dans un état lamentable. Le voilà avec l’aide d’autres cyclistes à enlever le câble et essayer de le remplacer. Sauf que le procédé n’est pas aussi facile que sur leurs vélos. Il nous faut démonter toute une partie pour après une bonne heure enfin y arriver. Quand enfin le dérailleur est à nouveau fonctionnel, c’est la roue arrière qui est alors voilée. Il faudra une bonne heure grâce à l’aide de Dino, un cycliste italien, pour arriver à un résultat plus que satisfaisant. Mais là, Dino remarque alors que la casette arrière bouge. Nous démontons à nouveau le vélo pour essayer de trouver une solution, sans vraiment y arriver, le roulement semblant avoir un problème. Ce problème n’étant pas paralysant, Kiki peut terminer par la réparation du e-werk pour la production d’électricité qui ne voulait plus charger depuis plus d’une semaine. Voilà comment trois jours passent sans s’en rendre compte quand les petits soucis s’accumulent sur les vélos. Heureusement, l’entraide entre cyclistes permet toujours de trouver une solution à chaque problème.

Et l’entraide aura été très forte. Chargeur d’ordinateur oublié dans le salon de Véro à Douchanbé, c’est un autre cycliste qui va le prendre avec lui, avant de le passer à un taxi qui va à son tour le déposer dans l’hostel. Une chaine humaine impressionnante qui fonctionne grâce à la mise en place d’un groupe WhatsApp entre tous les cyclistes se dirigeant sur la Pamir. Et ce groupe nous sert alors à nous tenir au courant de l’état des routes, des bons plans pour dormir ou manger, mais encore de l’état de santé du groupe. Nous y apprenons que la plupart des cyclistes sont tombés malades durant la traversée entre Douchanbé et Khorog, les poussant à s’arrêter ici ou là. La nourriture et l’eau auront été fatales pour certains estomacs. C’est Véro qui nous alerte alors que Jonathan, un cycliste danois, est gravement malade en plein milieu de la Pamir, sans moyen de le joindre. Tout le groupe s’organise alors pour contacter d’autres voyageurs pouvant se trouver sur le chemin afin de lui donner des médicaments. Entre temps, ce dernier a été rapatrié sur Khorog à l’hôpital pour y être soigné d’urgence. Etant les premiers sur place, nous partons avec Baris le chercher dans l’hôpital, bâtiment après bâtiment, demandant à chaque infirmière si elles ont vu un touriste. Aucun touriste. Nous voilà bien. Personne ne sait où il se trouve, alors qu’il est bien arrivé dans la ville. Il était en fin de compte dans une petite clinique privée que nous n’avions pas vu. Les médecins ayant dû lui retirer de l’eau dans les poumons. L’aventure se terminant pour lui, rentrant dans les jours à venir sur Douchanbé pour être rapatrié chez lui. A quelques jours près, compte tenu des efforts et de l’altitude, les conséquences auraient pu être bien plus graves. Nous voilà prévenu. Mère nature peut être magnifique comme dévastatrice pour l’homme.


Data depuis le début

  • Kilomètres parcourus : 5 223,05
  • Temps de déplacement : 323h33m29s
  • Altitude : 37 877+ / 36 088-
  • Calories dépensées par personne : 160 966

 

Par | 2017-08-07T04:06:01+00:00 août 11th, 2017|Tadjikistan|1 Comment

Un commentaire

  1. Ernandorena 11 août 2017 à 9 h 54 min - Répondre

    Bonjour à tous les 2,

    Attention !!! les microbes trainent
    j’espère que Kikinette a bien récupéré et que le « touriste va bien se remettre »

    Ca n’a pas du être facile avec ces glissements de terrain

    Au fait « la Classe » dans le tracteur , Kiki
    Bon courage
    Jean Jacques

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