Les petites histoires du Tadjikistan – Au-delà des montagnes

Les premiers rayons de soleil apparaissent à peine dans la maison. Tout le monde dort à point fermé. Dans la pièce principale, le propriétaire et son fils sont allongés sur des matelas. Dans la cuisine, la mère est déjà en train de préparer à manger, l’une de ses filles dort à l’arrière. Il est 5h30. Kiki s’installe pour prendre son petit-déjeuner. Rapide et frugal pour pouvoir profiter de la fraîcheur matinale pour rouler. Le fils se réveille alors pour l’accompagner récupérer son vélo et charger ses affaires. L’heure ne semble pas le déranger, comme si il allait de toute façon se réveiller quelques minutes plus tard pour commencer sa journée. Un dernier regard comme pour être sûr de sa décision, et Kiki s’engage alors pour quatre jours. Quatre jours en solitaire pour la première fois sur les routes. Quatre jours à se tester continuellement.

Entre l’imagination d’un moment et sa réalisation, il y a souvent un fossé énorme que nous ne percevons que bien après. Nous nous imaginons toujours plus fort, plus apte, plus vaillant face à la difficulté. Jusqu’au jour où nous nous trouvons devant de véritables montagnes. Au figuré comme au sens propre. Tout ce que nous avions pu bâtir se trouve défait, pour nous créer de nouvelles normes d’acceptabilité. Tout ce que nous avions pu penser être insurmontable avant, s’envole comme par magie. Mais parfois, la bêtise humaine demeure. Alors nous poussons, nous poussons, poussons toujours plus notre corps dans l’épreuve pour se prouver quelque chose. Insignifiant. Pourtant nous voulons approcher nos limites, les titiller, pour voir jusqu’où elles tiendront. Futilité. Kiki le comprendra à ses dépens au bout des quatre jours de vadrouille.

L’objectif de la Wakham est de passer à travers le col du Kargush qui culmine à plus de 4300m pour rejoindre le plateau de la Pamir. La plus grande difficulté se situe avant l’ascension finale. Cette dernière est plus une petite « balade » avec un dénivelé acceptable qu’une véritable pente raide pour terminer en beauté. C’est après la ville de Langar que les choses sérieuses commencent. Rien ne nous prépare véritablement à ce qui se cache derrière la dernière ville de la vallée. Après elle, plus rien sur plus de 100km. Le vide et le silence le plus absolu. La nature pour seule compagne. Des maisons sont bien visibles parfois sur le bord de la route, mais la plupart sont aujourd’hui abandonnées. Seuls les troupeaux s’en servent d’abri ou de latrine. Décrire la difficulté de la route est quasiment impossible. Décrire sa beauté manquerait de superlatif. Kiki pensait avoir expérimenté plusieurs sortes de mauvaises routes depuis le début du voyage et depuis le départ de Douchanbé. Mais il faut croire que l’inconnu était rempli de nouvelles surprises. De longues et interminables montées sur des petits cailloux. Des bandes de sable fin sur plusieurs centaines de mètres. De multiples petites épreuves récurrentes qui obligent à pousser le vélo encore et encore. Vouloir pédaler étant une folie destructrice qui ronge les forces plus qu’elle ne vous fait avancer. Alors Kiki déchausse régulièrement, et c’est pieds à terre qu’il avance, maudissant parfois (voire très souvent) l’entretien quasiment inexistant de la route.

Puis Kiki relativise, se disant qu’heureusement que l’état de la route est ainsi. Dans le cas contraire, le trafic serait bien plus important. Trop important. Comme le tourisme de masse qui pourrait détruire très rapidement la beauté et la rareté de ce pays. Aujourd’hui, seuls quelques fous d’étrangers arpentent ces routes. Ils sont prêts à faire des heures et des heures de voiture chaque jour pour s’imprégner de ces vastes étendues. Tout autour de nous, des montagnes, toujours plus hautes, toujours plus fascinantes. Nous pouvons les contempler l’une après l’autre et s’émerveiller de leurs conceptions, de leurs marques, de leurs couleurs. Jamais nous ne serons sur le pic le plus haut, toujours si petit face à la grandeur des montagnes de la Pamir. Entourés par cette chaine impressionnante. Alors Kiki avance dans ce long couloir, du petit matin jusqu’au soir.

Les rencontres sont plus nombreuses qu’il ne l’aurait imaginé dans un endroit aussi vide. Il y a Patrick et Murielle qui avancent au même rythme. Alors cela permet à Kiki d’avoir quelques pauses pour discuter avec eux presque chaque jour. Il y a Rudy et Alice qui continuent leur route eux aussi et qu’il croisera en bas du col de Kargush. Il y a ce couple de hollandais avec qui il prendra le thé une fois le col derrière eux pour se reposer un instant au bord du lac. Il y a aussi ces touristes dans une voiture qui s’arrêteront dans une montée affreuse pour lui offrir un peu d’eau et de nourriture. Ou encore Chloé, Loïc et Fabien, trois français rencontrés chez Véro avec qui roulera quelques heures sur les bords du lac Yashilkul. Puis il y a cette première nuit, où tellement fatigué, Kiki s’arrêtera dans une petite vallée. Voyant des bâtiments délabrés et des engins de construction datant de l’époque soviétique, il se pense seul pouvant poser la tente tranquillement à l’abri des regards. Mais à peine s’aventure-t-il derrière les maisons, que deux tadjiks viennent alors à sa rencontre. Ils sont un peu les « gardiens » de la vallée. Cinq jours par semaine, ils restent là, dans l’une des petites maisons pour être mobilisables à tout moment si un problème devait survenir sur les 50km qui les séparaient de Langar. A l’intérieur, un petit poêle, quelques denrées, et des poteaux en bois. Pour passer le temps, ils sculptent chacun le bois pour en faire de véritables œuvres d’art. Il faut dire que les éboulements ou les glissements de terrain sont beaucoup plus rares ici, alors ils ne sortent quasiment jamais avec les pelleteuses. A la place, ils proposent à Kiki de venir boire le thé et discuter avec eux. Un thé d’une couleur marron, mélangé avec de l’huile dans lequel tout le monde trempait son pain. Une nouvelle dégustation culinaire.

Chaque journée avait eu pour Kiki son lot de difficulté. La première fut la chaleur lors d’une montée interminable et raide. La deuxième fut les longues bandes de sable impraticables et vicieuses. La troisième fut l’attaque incessante des moustiques par centaines. La quatrième fut le vent fort venant constamment de face. La troisième journée a été l’un de plus grand challenge. Voulant faire un détour d’une soixantaine de kilomètres pour aller voir les lacs Bulunkul et Yashilkul, Kiki ne savait pas dans quoi il s’engageait. Les moustiques eux savaient parfaitement. Et ils attendaient patiemment. Au moindre point d’eau pour se ravitailler, un nuage noir l’entourait. Il y avait peu d’endroits sur le corps où il n’y en avait pas un qui n’essayait pas de piquer. Alors la chasse était ouverte, et Kiki tentait en vain de les tuer. Un de moins, cinq de plus qui tournaient autour. Il abandonna néanmoins la lutte lorsqu’il se perdit dans une mangrove. En haut d’une falaise, le GPS indique une route, mais impossible sans avoir la faculté de voler pour descendre. Rien à gauche, alors Kiki tente par la droite de trouver un chemin. Quand enfin il réussit à descendre, son GPS lui indique de traverser une mangrove infestée de moustique. Si il s’y refuse au début, préférant essayer de contourner, il fut bien obligé de s’y plonger et de pousser pendant plus d’une heure son vélo pour rejoindre l’autre côté. C’est à ce moment-là qu’être seul vous parait être une tâche insurmontable.

A se lever tous les jours aux premiers rayons de soleil. A faire tous les jours plus de sept heures de vélo. A manger que des barres céréalières pendant quatre jours. Les limites ont été vites atteintes. Celles qui vous brisent. Celles qui tournent un interrupteur pour dire stop. L’instant de liberté est jouissif, mais les conséquences se payent pendant plusieurs jours ensuite. Pour Kiki, elles se répercuteront sur la fin de la Pamir…

Par | 2017-08-10T16:52:13+00:00 août 15th, 2017|Tadjikistan|1 Comment

Un commentaire

  1. Jean Jacques Ernandorena 15 août 2017 à 22 h 54 min - Répondre

    Bonjour à tous les 2,

    Ca doit être effectivement difficile d’être seul dans ces conditions
    il faut un sacré moral.
    J’espère que les retrouvailles avec Kikinette seront rapides
    Bon courage
    Jean Jacques

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