Journal de bord – 050

Jour 206 – Uchiko à Sukumo

Quand dans la nuit, les éléments se déchainent, nous sommes heureux d’être protégés par ce grand abri. La tente ne recevra que quelques gouttes éparses, gouttes qui auront éclaboussé plus loin que prévu. Parfait pour ranger sans attendre l’ensemble dans les sacs. Nous commençons alors à nous habiller en conséquence, pour affronter une dure journée de pluie intense, quand juste au moment de monter sur les vélos, tout s’arrête. Comme si quelqu’un venait de fermer les vannes ou comme si le vase était désormais vide. Par précaution, nous garderons nos habits de pluie pendant une bonne partie de la matinée, avant de tout enlever. Sans pluie, ces vêtements nous étouffent plus qu’autre chose. Nous nous estimons plus que chanceux d’avoir pu éviter l’orage à quelques minutes prêt. Pendant toute la matinée, des nuages noirs nous toiseront sur les hauteurs des montagnes que nous longeons. Mais jamais ils ne descendront vers nous pour nous arroser délicatement. Ce n’est que vers midi qu’un soleil de plomb fait alors son apparition derrière les nuages, ne nous quittant alors plus du reste de la journée.

Sur notre chemin, quatre temples du pèlerinage. Mais nous n’en ferons que deux (Butsumokuji et Kanjizaiji), les deux autres étant vraiment trop éloignés dans la montagne de notre chemin. La pluie étant toujours à portée, nous préférons éviter de s’y frotter. L’un dans la matinée sous des nuages bien gris, le deuxième en fin de journée sous un soleil parfait. C’est le deuxième qui nous laissera un souvenir plus fort. Devant le temple principal, huit statues sont alignées. Chacune représentant un dieu différent dans sa position assise. Chacune est une fontaine où il est possible de venir se purifier tout en priant. Chaque temple est unique en son genre, dédié à une facette particulière du bouddhisme pour réaliser un chemin bien spécifique si nous les jalonnons dans le bon sens. Nous, nous réalisons ce dernier à l’envers, remontant vers le temple premier. Mais nous nous émerveillons chaque jour de l’attention portée à l’entretien des temples, à la création des espaces verts et des différents endroits pour se recueillir. Une attention dans les détails qui semble surréaliste parfois.

Ayant décidé de ne pas nous procurer de carte sim au Japon, nous nous retrouvons en fin de journée devant un certain dilemme une fois le temple terminé. Où allons-nous dormir ce soir. Une question que nous devons nous poser quotidiennement. Une question qui oriente notre chemin. Et c’est toujours lorsque nous avons besoin de trouver un magasin que nous n’en trouvons pas. Les petits supermarchés qui sont normalement légions dans chaque ville, semblent avoir mystérieusement disparus. Nous n’en voyons plus un seul. Impossible dans ces conditions de trouver un Wi-Fi ouvert pour regarder notre carte des points de camping possible. Alors nous roulons encore pendant plus d’une heure avant d’en trouver un. Il est 17h00 alors, et quand nous regardons la carte, nous avons passé voilà plusieurs kilomètres un point de camping, et le prochain se trouve dans autant de kilomètres. Alors nous décidons de pousser plus loin, tout en faisant nos réserves d’eau dans l’éventualité d’un autre point sur la route. Autre spot que nous trouvons une demi-heure plus tard sur le bord de la nationale 56, celle que nous longeons depuis plusieurs jours maintenant. Une table et deux bancs s’y trouvent. Kiki va vérifier si il est possible de les bouger. Bingo. Nous pouvons nous arrêter, juste avant la tombée de la nuit, et poser notre tente à l’abri. Voilà qui est une bonne nouvelle pour nous.

Jour 207 – Sukumo à Tosa-Saga

Dormir à côté d’une nationale a ses avantages et ses inconvénients. En avantage… c’est que nous pouvons repartir facilement au petit matin. Voilà. Les inconvénients eux peuvent être plus nombreux. Surtout quand la route semble autant fréquentée de nuit que de jour. A intervalle régulier bien entendu, car si tout le monde passait en même temps, nous pourrions avoir une longue nuit. Et pour couronner le tout, nous avons eu le droit, en plein milieu de la nuit à un poids lourd s’arrêtant juste à côté de nous. Nous aurions pu ne pas l’entendre, mais au Japon, les conducteurs ont la fâcheuse habitude de ne jamais couper leur moteur quand ils s’arrêtent sur un parking. Nous ne comprenons toujours pas pourquoi, mais cette nuit, le conducteur du camion a suivi les règles japonaises pour nous permettre d’avoir une « douce » berceuse pendant une bonne heure.

Au petit matin, c’est le soleil qui nous réveille à travers la toile de tente. Nous pensons qu’il était déjà 8h00 passé en voyant une telle lumière, mais il n’était même pas 7h00. Nous sortons toutes les affaires, amenons les bancs à côté de la table, et déjeunons tranquillement sous le regard interloqué de toutes les voitures défilant devant nous. Les gens devaient se demander si nous étions normaux compte tenu de leurs gros yeux à chaque fois. C’est alors que nous rangions tout dans nos sacoches pour partir, que nous faisons une rencontre improbable. Un homme qui court derrière une « poussette » aménagée. Depuis 2011, Katzhiko a entrepris de réaliser un tour du monde des cinq continents et de courir ainsi sur plus de 40 000km pour promouvoir la paix. Il est japonais, professeur d’anglais vivant à Osaka. Dès qu’il a des vacances ou économisé assez d’argent, il part pendant plusieurs semaines / mois avec tout son équipement pour traverser un ou plusieurs pays, avant de revenir au Japon. Depuis six ans, il en est à plus de 17 000km à courir à travers le monde. Un défi fou mais aussi animé des meilleures intentions. Nous ne pouvons que lui souhaiter une grande réussite dans son aventure avant de lui dire à « plus tard » sur Osaka peut-être.

Quand nous arrivons au temple Enkoji, nous discutons de nos options pour les prochains jours. Cela sera l’option « baignade » qui sera adoptée vu les conditions météos parfaites de la journée. Alors nous roulons jusqu’à midi avant de nous poser en bordure d’une plage et d’y rester plusieurs heures. Kikinette elle restant dans ou au bord de l’eau pour lézarder et reprendre quelques couleurs, tandis que Kiki ira se mettre à l’ombre sur une table à côté d’un glacier. De quoi satisfaire tout le monde pour passer une journée aussi ensoleillée. Ce n’est qu’en milieu d’après-midi que nous décidons finalement de poser la tente au bord de la plage et de terminer notre journée ici. Nous qui n’utilisions presque pas la tente au début de notre voyage, nous ne nous en séparons presque plus désormais. La perspective d’avoir chaque matin une nouvelle vue au réveil nous satisfait largement.

Jour 208 – Tosa-Saga à Kochi

Pas de bruit de voiture ou de camion. Une nuit bien calme que seules quelques vagues lointaines venaient perturber pour nous bercer dans un doux sommeil. Quand nous ouvrons la toile de tente, un surfeur passe devant nous. Planche en main, il part affronter la mer de bon matin. Il n’est pas le seul. Un bref instant nous suffit pour voir qu’une dizaine de personne est à l’eau, planche en attente d’une vague à affronter. Mais ici, rien à affronter. Comme Brice, les voilà à patienter pour des vaguelettes qui leur permettront tout juste de se mettre sur la planche avant d’en retomber. Nous les regardons s’affairer pendant que nous prenons notre petit-déjeuner. Le temps que nous terminions, nous en voyons encore de nouveaux arriver, se préparer et faire briller leur planche. Nous espérons pour eux qu’un bateau passera non loin pour créer quelques vagues. Nous, nous reprenons la route tranquillement. Direction le temple Iwamoto-ji pour débuter notre journée.

Il est tôt quand nous y arrivons, pourtant des pèlerins s’y pressent déjà. Depuis que nous avons commencé à Imabari, nous nous rendons compte du grand nombre que nous croisons sur la route. A pied, armé de leur bâton, chapeau vissé sur la tête, avec seulement un petit sac à dos. De quoi faire tenir un rechange, une trousse de toilette et peut-être un peu de nourriture. Rien de plus. Tous les soirs, ils sont alors obligés de trouver un logement. Nous sommes admiratifs à chaque fois. Les pèlerins étant ceux qui se retrouvent tout en bas de la pyramide des voyageurs, ceux pour qui le voyage est le plus difficile. Les cyclotouristes venant après. Eux comme nous, nous sommes confrontés aux aléas de la météo et devons quand bien même avancer, ne pouvant attendre de sortir seulement les jours de soleil. Alors nous tâchons de les saluer sur la route pour les encourager à notre manière.

Vers midi, nous voilà à nous arrêter dans la ville de Susaki. Une ville plutôt de moyenne taille pour l’île de Shikoku, mais qui nous semble assez grande pour y trouver tout ce que nous cherchons. Et là, le plus urgent pour nous est de trouver un distributeur. Nous avons repoussé depuis quelques jours la besogne, nous disant que nous en trouverons toujours un dans une ville. Nous avions bien essayé à plusieurs reprises dans les supermarchés en abondance sur la route, mais à chaque fois ceux-ci n’acceptaient pas nos cartes de crédit. Hélas pour nous, nous aurons la même veine à Susaki. Malgré deux banques, aucune ne veut entendre parler de Visa, Matercard ou American Express. Nous voilà bien si même les banques nous refusent les cartes les plus utilisés dans le monde. En poche, 53 yens. Pas de quoi aller au bout du monde. Et même pas de quoi remplir notre bouteille d’essence pour le soir venu. Sans argent et sans essence, impossible de cuisiner et de camper comme nous le souhaitions à la base. Alors ce qui devait être une petite journée avant de n’avoir que quelques kilomètres le lendemain pour arriver à l’hostel de Kochi, se transforme en une centaine de kilomètres pour arriver une nuit plus tôt.

Ce n’est qu’une heure plus tard que nous retombons enfin sur un 7eleven, le seul supermarché où nous savons qu’il est possible de retirer. Pour ne pas se faire avoir une deuxième fois, Kiki décidera de retirer à deux reprises. Il voulait être bien sûr. Puis voilà que Kochi est en vue. Nous suivons un moment son tramway qui nous emmène juste devant notre hostel. Une petite chambre, un lit superposé et une machine plus loin, nous transformons notre espace en étendoir géant. Kiki lui en profite pour partir à la recherche d’un coiffeur. Sa pilosité était devenue quelque peu envahissante. A cent mètres, il en trouvera un. Assis sur son siège, le voilà entre les mains d’un vieil homme pendant presque une heure et demie. Ici, pas d’outils électriques, tout est fait aux ciseaux. Alors il passe un bon moment rien que pour élaguer la tignasse qui s’était formée. Mais c’est la barbe qui demandera le plus de temps. Jamais Kiki n’avait eu un rasage aussi parfait et méticuleux. C’était comme si le vieil homme s’évertuait à réaliser un dessin de maitre, en prenant soin de chaque détail, pour ne rien oublier, pour être à la perfection de son art de coupe. Quand il eut fini son œuvre, Kiki était méconnaissable, dix ans plus jeune, presque à ne plus pouvoir rentrer en boite de nuit. Premier réflexe, toucher son menton. Une peau lisse comme un bébé. Voilà des années qu’il n’avait pas fait un rasage à blanc. La surprise fut totale aussi bien pour Kikinette que pour Taro notre hôte. De quoi bien rigoler pour finir notre journée.

Jour 209 – Kochi

Qui dit jour de repos, dit visite de la ville où nous nous trouvons. C’est ainsi que nous « concevons » ces journées off dans notre tour du monde à vélo. Mais pas la peine de nous presser aujourd’hui, le programme étant plutôt light. La veille, alors que nous parlions avec Taro, ce dernier nous avait donné envie de tester son petit-déjeuner. Alors nous descendons nous faire plaisir vers 9h00, en nous attendant à un bon repas. Surtout Kiki qui a des besoins d’ogre. Nous nous asseyons, feuilletons quelques magazines sur la ville, discutons avec Taro pendant qu’il cuisine. Le bip du four annonce l’arrivée des plats. Une petite crème anglaise, une tranche de pain de mie au beurre et à la confiture, un thé, une petite salade. Si chaque plat est délicieux, la quantité ne nous contentera pas. Mais qu’importe, nous devons parfois apprendre à manger moins. Ou juste manger après quelques biscuits dans la chambre pour Kiki pour être sûr d’avoir le ventre heureux.

La matinée passe alors rapidement. Chacun de nous travaillant, midi est déjà là, que nous avalons le reste des courses faites la veille par Kikinette. Puis le soleil pointant le bout de son nez, nous montons sur les vélos pour aller quelques kilomètres plus loin. Direction le château de Kochi. A peine posons-nous ces derniers et les attachons, qu’un homme âgé s’approche de nous. Yoshiro. Il est guide bénévole et souhaite nous faire une visite en anglais. Nous acceptons avec grande joie, surtout que cela semblait lui donner le sourire également. Nous voilà tous les trois, partis pendant une petite heure à monter lentement mais surement les marches menant jusque devant les portes de la tour principale. Unique vestige original (rebâti une fois après un feu) demeurant de ce château datant de l’ère Edo. Nous aurons le droit à un cours entier sur l’histoire du Japon, mais aussi sur les petites astuces de constructions et de défense du château. Nous apprenons par exemple que les marches pour accéder à la deuxième porte ont été élargies pour ralentir les samouraïs qui ne mesuraient pas plus d’un mètre soixante à l’époque et qui devaient alors faire des pas en plus pour monter. Tandis que les défenseurs pouvaient presque « voler » en redescendant. Puis Yoshiro nous place dans une sorte d’alcôve ayant deux choix s’offrant à nous pour continuer d’assaillir le château. Le choix logique est de prendre le plus court. Il nous apprend alors que ce dernier est un « piège » qui renvoie les ennemis à l’extérieur. Stratégie intelligente. Et construction intelligente aussi, qui a su prendre en compte la météo très pluvieuse de la région. Les murs ne sont que des amas de cailloux, des gros et des petits permettant un meilleur passage de l’eau.

Mais comme Yoshiro nous le dit, ce château, comme la plupart des châteaux japonais, n’a jamais eu à servir pendant la période Edo, période de paix principalement. Ce n’est qu’à la fin de cette ère, que le gouvernement a décidé de démanteler les châteaux pour ne laisser que quelques vestiges. La raison était d’éviter un soulèvement de la part des samouraïs à ce moment là. Cela est bien dommage, car selon les reconstitutions, le château original de Kochi semblait simplement magnifique avec ces trois niveaux. Nous quittons alors notre guide d’un temps et le remercions juste devant l’entrée de la tour restante. L’heure pour nous de faire le plein de photos et de faire tourner le drone. Kiki a du le faire voler au mauvais endroit car après une bonne dizaine de minutes, nous voyons débouler en scooter un garde qui nous dit gentiment de le faire redescendre avant de repartir. Nous rangeons tout et redescendons pour nous balader un moment dans le marché dominical. Un bon kilomètre d’étals de légumes, fruits et ustensiles en tout genre. Nous regardons rapidement, puis nous craquons. Nous voilà à remplir notre sac à coup de 100 yens par ci, 100 yens par là. A chaque fois, nous rigolons un peu de voir que l’on nous vend trois aubergines ou quatre tomates dans une petite bassine. Mais les prix étant bien inférieur à tout ce que nous avions pu voir jusqu’ici au Japon, nous décidons de nous prendre de quoi cuisiner une ratatouille sur la route. Il ne faut pas perdre de vue nos origines pour combler notre journée.

De retour à l’auberge, Kikinette reçoit un message de Mathias, un français vivant à Kyoto que nous avions rencontré voilà un peu moins de deux mois au Kirghizistan. Il nous propose de nous laisser son appartement pendant son absence de quelques jours pour que nous puissions profiter de la ville. Mais nous devons être là pour le 8 octobre prochain, avant son départ le lendemain. Nous voilà à recalculer tout l’itinéraire. Nous avions prévu initialement d’atteindre Kyoto que trois jours plus tard, voir plus en fonction des rencontres. Mais à quoi sert un plan si ce n’est d’être constamment changé par les aléas du quotidien. Au lieu de petites journées tranquilles, nous aurons le droit à de longues balades en vélo pour les prochains jours, tout en prenant le temps à Himeji pour du culturel et à Kobe pour du culinaire.


Data depuis le début 

  • Kilomètres parcourus : 8 006,61
  • Temps de déplacement : 501h29m25s
  • Altitude : 59 823+ / 57 562-
  • Calories dépensées par personne : 245 110

 

Par | 2017-10-06T11:30:04+00:00 octobre 9th, 2017|Japon|1 Comment

Un commentaire

  1. Ernandorena Jean Jacques 9 octobre 2017 à 17 h 57 min - Répondre

    Bonjour à tous les 2,

    Quelques temples de plus. Et ce n’est pas fini..
    Bon courage
    Jean Jacques

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