Journal de bord – 051

Jour 210 – Kochi à Muroto

Si nous avions voulu boire toute l’eau du monde, il nous suffisait simplement de pédaler pour le faire. Des épisodes pluvieux, plus ou moins forts, nous en avions connu. Des fortes tempêtes pendant une grosse heure, nous en avions vu. Mais une journée entière sous la pluie sans discontinuité, jamais. De 8h00 à 16h00, nos corps étaient collés aux vêtements. Nos vêtements de pluie n’étaient plus que des éponges imbibées qui dégurgitaient à volonté. La volonté de continuer notre pèlerinage qu’importe les éléments extérieurs. Ou presque.

Nous avons bien failli ne pas trouver le temple de Shinshoji. Depuis la petite colline d’entrée de la ville, nous le voyions sur son promontoire. Mais à chaque fois que nous essayons de prendre un chemin, nous terminons sur un cul de sac ou chez des gens. Une ultime tentative nous amène enfin à bon port. Les vélos posés devant l’office, nous passons par la porte principale. Devant nous, une centaine de marche à gravir, bien étroite, bien haute, pour déboucher sur le temple qui a une vue à 360° sur toute la ville. Des pèlerins sont déjà présents. L’un d’eux nous invite à rentrer pour ne pas rester sous les trombes d’eau. Là, ils commencent alors à entonner les mantras à voix haute. A chaque fois, nous sommes comme envoutés par ces paroles qui s’élèvent dans le ciel. Nous, nous continuons de prier en silence tout en les écoutant. Quand nous repartons, le temple Hotsumisakiji se trouve à quelques kilomètres seulement. Sur le papier. A plat. Sans avoir les dénivelés. Mais au moment de passer devant, le GPS nous indique alors une belle colline, avec un bon nombre de lacets en prévision. La pluie se met alors à redoubler d’intensité, comme si elle nous mettait au défi. Nous abandonnons. Nous ne faisons pas le poids après plusieurs heures sur les vélos à être constamment trempés. Dommage.

La pointe Sud-Est de Shikoku est devant nous. D’énormes rochers appellent la mer à venir se fracasser contre elle. Et celle-ci se déchaine allègrement aujourd’hui. Nous la contemplons un moment, avant que la pluie nous giflant doucement le visage nous ramène sur la route. Là où nous devions camper, nous ne trouvons aucun abri. Nous nous regardons alors. Fatigués et sans une once de chaleur en nous, nous avons besoin de nous poser. Nous voilà à faire la tournée des hôtels. Pas de chance pour nous, nous semblons être dans une zone très touristique. Nous apprenons par la suite qu’il s’agit d’un point de chute pour aller admirer les baleines en mer. La pluie continuant toujours son œuvre, nous craquons pour un hôtel qui nous propose un diner et un petit-déjeuner japonais. Un peu hors budget, mais après une telle journée, nous avons besoin d’un remontant. Et quel éclat. Une chambre plutôt spacieuse, des bains chauds extérieurs, un personnel au petit soin profitant de notre absence, pour aller diner copieusement et délicieusement poissons et viandes, pour venir installer nos couchages. Alors pour terminer notre soirée, nous regardons par la fenêtre. Nous imaginons les vagues se briser sur les rochers non loin, en espérant avoir un ciel bleu au petit matin pour apprécier la vue.

Jour 211 – Muroto à Anan

Le sommeil fut bien bénéfique cette nuit. Les mauvais souvenirs d’une pluie intempestive aussi. Le soleil ne pointe pas encore le bout de son nez, mais les nuages bien noirs ont laissé place à quelques nuages blancs qui sillonnent le ciel. Dehors, nous pouvons enfin admirer comme il se doit la vue depuis notre chambre. Nous n’en profitons qu’un instant avant de descendre prendre notre petit-déjeuner japonais. Pas de chance pour Kiki, les japonais semblent affectionner le poisson de bon matin. Heureusement, une bonne plâtrée de riz fera son affaire pour le contenter, pendant que Kikinette se régale d’une double portion. Le temps de monter les affaires sur les vélos, Kikinette part appareil en main voir de plus près la statue géante qui faisait face à l’hôtel hier soir quand nous sommes arrivés. La pluie nous ayant empêché d’en approcher, elle en profite avant le départ pour immortaliser cette statue, où derrière elle se cache un Bouddha couché de taille inférieure, mais toutefois bien imposant lui aussi. Nous voilà prêt. Nous pouvons partir pour une nouvelle journée bien longue en kilomètres.

La route nous réservera que peu de surprise. Comme à son habitude, l’asphalte est parfait, le dénivelé en dent de scie, et les automobilistes très sérieux. Les conducteurs japonais depuis notre arrivée nous impressionnent par leur sens du respect des règles. Toujours à plus d’un mètre de nous pour nous doubler. Et si ils sont dans une belle ligne droite où ils pourraient normalement accélérer mais que d’autres véhicules arrivent en face, au lieu de nous frôler dangereusement comme dans tant de pays, ils attendent patiemment sans jamais nous klaxonner pour nous mettre sur le trottoir. Ils en auraient le droit en quelque sorte, puisque les trottoirs sont mixtes pour les piétons et les vélos. Mais ils doivent tous comprendre qu’avec notre chargement, cela nous est difficile. Tout comme l’a été notre après-midi. Car si même les conditions de la route semblaient toujours aussi parfaites, le vent a voulu s’inviter de la partie pour passer du niveau facile au mode bestial. Nous retrouvons notre joie la plus ultime de pédaler encore plus fort dans les descentes que dans les montées. Et la joie de se voir déporter par des rafales plus ou moins fortes. Mais ce n’était que pour nous donner un peu plus de challenge, outre un dénivelé cumulé quotidien assez élevé.

A part nous, une vingtaine de pèlerins à pieds et les voitures, ce fut une journée riche en rencontres animales. Les escargots étaient tous de sortie avec la pluie, à laisser leurs traces un peu partout sur les murs. Puis les rapaces semblaient s’affairer régulièrement autour des champs pour trouver une quelconque proie. Par groupe de quatre ou cinq à chaque fois. Il y avait aussi, tout le long de la route côtière, nos amis les crabes. Petits et rouges, certains traversaient la route. Certains avec plus de succès que d’autres. La plupart partant se cacher dans les herbes du caniveau ou dans toutes les failles des murets. Filant à toute vitesse de peur qu’ils terminent dans notre assiette. Nous n’aurons pas le temps pour ce type de pêche aujourd’hui. Enfin, au détour d’un virage, du bruit nous interpelle dans les branches. Nous levons notre regard, et voilà que nous tombons sur de lointains cousins. Cinq ou six singes se baladaient tranquillement sur les barrières. A mesure que nous approchons, ils reculent, et tentent de monter le plus haut possible. Tous sauf un, qui grognera bien fort au moment où Kikinette ne sera qu’à deux ou trois mètres. Nous mettons alors un peu de distance pour les regarder se chercher des poux, l’un dans la tête de l’autre, chacun à leur tour.

A midi, c’était l’heure de notre Lawson. Entendre notre petit supermarché du bord de route. Alors que nous nous posons pour manger nos nouilles et notre riz, nous faisons la rencontre d’un pèlerin. Il est belge, et il est parti pour deux mois sur les routes du Japon. C’est la deuxième fois pour lui qu’il réalise ce chemin, à dix ans d’écart. Nous discutons un peu et le voilà à nous donner quelques informations intéressantes sur les endroits où il a campé sur la route. Nous écoutons attentivement, et partons alors rejoindre en fin de journée l’un de ces endroits. Il s’agit d’une petite gare de quartier, se trouvant à trois cents mètres d’un temple du pèlerinage. Vraiment une petite gare comme il nous l’avait dit. Deux portes coulissantes pour passer de la route aux quais, et de quoi poser notre tente à l’abri. Une heure après notre arrivée, un pèlerin, sud-coréen arrive alors lui aussi pour y passer la nuit. Nous ne serons pas seuls pour la nuit, et pas seul pour le diner. Pour la première fois, nous cuisions sur la route des légumes. Alors nous fêtons ça avec une bonne ratatouille que nous ferons goûter à notre voisin de gare. Un petit régal que nous prolongerons le lendemain avec le reste des légumes. Pour conclure en beauté le repas, à nous de préparer un café bien chaud, à lui de nous offrir un cake japonais délicieux pour accompagner le tout. Une bonne rencontre à l’intérieur d’une petite gare japonaise.

Jour 212 – Anan à Nagao

Si nous voulions être au sec et au chaud, la gare était parfaite. Si nous voulions dormir paisiblement, c’était raté. Nous ne pensions pas vraiment que le signal sonore retentirait après 22h00. Mais, oui, ce dernier a bien retenti à chaque fois qu’un train s’arrêtait ou passait simplement. Et cela jusqu’aux alentours de minuit… avant de reprendre un peu avant 6h00. Si l’on compte à chaque fois les personnes traversant la gare, ouvrant et fermant chacune des deux portes coulissantes, nous avions de quoi ne jamais être seul. Et avant que le premier train ne passe, c’est notre voisin de camping qui s’est levé pour ranger toutes ses affaires avant de partir aux premières lueurs de l’aube. Nous, nous faisons presque une grasse matinée, en ne prenant notre petit-déjeuner que vers 8h00. Nous avons eu le temps de voir défiler bon nombre de personnes se rendant à l’école ou au travail. La plupart des personnes qui passait la gare la veille au soir était des étudiants, pas plus de la vingtaine, rentrant des cours alors qu’il était presque 20h00. Voilà une question que nous aurons à poser à un japonais pour connaitre la charge de travail des élèves ici. Mais au petit matin, c’est une personne âgée qui nous regarda un peu amusée ranger la tente et partir pour notre premier temple.

Celui-ci n’était pas bien loin. 300 mètres. Nous commençons notre journée spirituelle qui nous amènera à faire le « tour complet » du cadran des 88 temples. Du premier au dernier dans la même journée, avec au milieu, une côte de 400m à grimper. Avant d’en arriver là, il nous a fallu traverser un bel amas de civilisation et d’urbanisation pour arriver non loin de Naruto où se trouve le premier temple du pèlerinage de Shikoku. Kiki aurait bien voulu faire un détour vers la ville, pour voir si cette dernière rendait hommage comme il se doit au célèbre ninja de Konoha, ou si elle préférait ne pas en entendre parler. Mais si nous voulions pouvoir faire l’alpha et l’omega, nous avions une route de presque 80km à faire. Quand nous finissons notre périple urbain, principalement sur les trottoirs pour être bien tranquille, le temple Ryozenji est là. Nous nous disions que ce dernier devait être l’un des plus imposants et le plus « touristique ». Nous n’avions pas tort sur ces deux points. Alors que nous entamions la fin de la matinée, deux énormes bus étaient garés sur le parking, et la cinquantaine de pèlerins se trouvaient dans le complexe. La moitié avait été amenée dans la boutique afin de s’équiper entièrement avec veste, bâton, chapeau, carnet et tout le merchandising possible qu’il y avait à vendre sur place. L’autre moitié était déjà devant le temple principal à réciter les mantras sous l’égide d’une personne qui semblait être celle qui dirigeait la mélodie. Nous préférons profiter du temps pour visiter les jardins sublimes, nous arrêter devant d’innombrables statues plus ou moins imposantes, regarder les grosses carpes rouges ou jaunes se dandiner dans le bassin, et bien entendu réaliser notre pèlerinage avant de recevoir le premier tampon.

Kiki criant famine, comme à son habitude, nous nous arrêtons plus tôt pour grignoter un bout, regarder où nous pourrions poser la tente, et tenter de trouver un hôte avec qui manger un bon bœuf de Kobe dans trois jours. Les formalités quotidiennes réalisées, nous repartons pour une centaine de mètre, vers le deuxième temple du pèlerinage, Gokurakuji. Là aussi, un bus est présent avec son lot de pèlerins. Nous comprenons rapidement que le « début » officiel des 88 temples de Shikoku est « bondé » en quelque sorte. Et que le nombre d’objets à vendre est lui aussi plus important que dans le reste des temples que nous avons pu voir. Quand enfin nous prenons la route pour le dernier temple Okuboji (en prenant un raccourci afin de ne pas devoir refaire le tour de l’île en sens inverse), notre route nous amène le long de huit autres temples que nous regardons depuis notre selle. Seul le numéro 88 nous intéressait. Et c’est là que notre GPS nous a fait une petite blague, nous annonçant un énorme dénivelé continue, alors que nous prenons tout sur les trois derniers. Pour ne pas arriver après l’heure de fermeture, Kiki part seul devant, laissant à Kikinette le soin de ne pas se perdre. Le chemin fut plus rapide que prévu au final, et quand le temple se dresse devant nous (avec du décalage), nous soufflons de plaisir. Il nous en aura fait baver, tout comme le numéro 45 Iwayaji, mais le spectacle en vaut largement la peine. Pour fêter notre tour de Shikoku, Kiki s’offre un petit remontant bien frais et vanillé, tandis que Kikinette préfère puiser dans ses dattes kirghizes.

Là, il ne nous restait plus qu’à redescendre tranquillement, en nous laissant aller dans les virages pour atteindre notre aire de repos. Manque de pot, le magasin vient tout juste de fermer ses portes. Pas de yaourt frais pour le lendemain matin. Mais à la place, nous faisons la connaissance des trois gentilles dames qui s’occupent du magasin. Elles nous invitent à venir boire le thé et manger quelques biscuits tout en papotant avec nous, quelques mots d’anglais ici, quelques mots de japonais par là. Nous voilà heureux pour terminer cette journée. Alors nous plantons la tente, voyons un autre pèlerin s’installer un peu plus loin, et un autre arriver un peu plus tard avec son vélo. Pour eux, le voyage se termine réellement demain. Kiki discutera rapidement avec le dernier arrivé. Un jeune, surement la vingtaine, qui est lui aussi à vélo. Un vélo de ville qui lui a servi à faire tout le tour. Chapeau bas. Comme le tour du monde qu’il a fait en bagpacker l’an passé pendant sept mois à traverser les continents. Kiki rigole un peu quand il lui dit qu’après Paris, il est descendu à Marseille, Nice et Monaco. Ce n’est pas le premier que nous rencontrons qui nous dit avoir fait un saut par la Principauté en visitant la France. Intéressant. Alors nous terminons la soirée en cuisinant nos derniers légumes, tout en nous disant que demain nous devrons dire au-revoir à cette merveilleuse île de Shikoku.

 


Data depuis le début 

  • Kilomètres parcourus : 8 290,25
  • Temps de déplacement : 517h50m53s
  • Altitude : 61 824+ / 59 475-
  • Calories dépensées par personne : 252 540

 

Par | 2017-10-06T12:02:59+00:00 octobre 11th, 2017|Japon|1 Comment

Un commentaire

  1. Ernandorena Jean Jacques 12 octobre 2017 à 20 h 13 min - Répondre

    Bonjour à tous les 2,

    Dommage cette pluie! mais c’est fait pour arroser les « belles plantes »
    Bon courage
    Jean Jacques

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